A seulement 26 ans, la réalisatrice afghane à la détermination de feu, qui a fait ses premières armes de cinéma dans l’atelier Varan à Kaboul, est sélectionnée à la Quinzaine des Réalisateurs du festival de Cannes pour son premier long-métrage « Wolf and sheep »… Et y a reçu l’Art Cinema Award, de la Confédération internationale des cinémas art&essai qui récompense « le film le plus courageux et réellement innovant de la sélection ». Le film sera distribué par Pretty Pictures.

L’occasion pour nous de découvrir le parcours impressionnant de la jeune femme depuis son stage de réalisation Varan à Kaboul en 2009 et de revenir sur cet atelier en Afghanistan.

 WolfAndSheep

BONNE NOUVELLE // Projection de « WOLF AND SHEEP » à Paris, au Forum des Images Vendredi 27 mai à 21h et Mercredi 1er juin a 17h (réservation fortement conseillée), dans le cadre de la reprise de la Quinzaine des Réalisateurs au Forum du 26 mai au 5 juin 2016.

http://www.forumdesimages.fr/les-programmes/reprise-quinzaine-2016/wolf-and-sheep

 

 

SADAT_ShahrbanooINTERVIEW DE SHAHRBANOO SADAT //

Par Aurélie Ricard, chef monteuse et formatrice aux Ateliers Varan et sur l’Atelier à Kaboul, qu’a suivi la jeune réalisatrice afghane.

 

Peux-tu nous parler de la situation actuelle du cinéma en Afghanistan en termes de production, de distribution, de politique de l’Etat, de production privée. Comment vois-tu l’évolution et l’avenir du cinéma afghan ?

Depuis 2011, nous n’avons produit que quelques longs-métrages de fiction. Il n’y a aucune subvention ou soutien financier de la part du gouvernement afghan. Les jeunes réalisateurs font principalement des courts-métrages de fiction ou documentaires et les envoient dans des festivals internationaux. Beaucoup de réalisateurs que je connais ont quitté le pays. Certains ne font plus de films du tout, d’autres réalisent des courts-métrages sur l’immigration et les réfugiés, selon leurs préoccupations actuelles. Les histoires qu’ils racontent ne sont pas très approfondies et assez cliché. Ces tentatives sont souvent vaines, la plupart de ces films ne vont pas plus loin que le bureau de leur ordinateur.

Les réalisateurs afghans ne sont pas en relation avec des fonds d’aides internationaux, ils ne parlent pas ou très mal anglais et ne peuvent donc pas communiquer facilement. Je ne les trouve pas créatifs, ils ne prennent pas de risques. Ils se satisfont de courts-métrages qu’ils produisent pour des ambassades ou des chaînes de TV, ils ne racontent rien de personnel, ils répondent juste aux attentes des sponsors. Ils ne mettent ni connaissances ni passion dans leurs films. J’ai une grande soif pour tous les types de films sur l’Afghanistan, peu importe leur époque et peu importe que le réalisateur soit afghan ou étranger. Des années 80 à aujourd’hui, je regarde tout et je dois dire que je suis très étonnée par ces films : leurs réalisateurs ne connaissent rien des mentalités, des gens, de leur vie, de leur culture et de leurs croyances. Ou alors ils ne parviennent pas à les dépeindre.

Le cinéma afghan est une mafia, même s’il n’y a aucune production, nous avons plusieurs festivals chaque année. J’ai l’impression que ce sont les mêmes 20 personnes qui s’attribuent des prix les uns aux autres, pour des films tournés il y a 6 ou 8 ans !

Il n’y a aucune relation, aucun échange entre les réalisateurs. Je trouve même que les réalisateurs ne prennent pas leur métier au sérieux. Ils ont un autre boulot à la TV ou ailleurs et ils font des films à côté pour s’amuser, parce qu’ils pensent qu’ils ne gagneront jamais d’argent avec leurs films.

Il n’y a pas d’équipes de tournage et de techniciens professionnels évidemment, mais même pas amateurs non plus, tous sont partis en Europe ou dans d’autres pays. Il n’y a aucun espoir et personne ne pourrait voir un avenir pour le cinéma.

Je pense que le principal problème pour l’industrie cinématographique afghane est l’absence de producteurs ayant les capacités de s’occuper d’un projet de film, sur le plan financier et artistique.

 

Et la situation des réalisateurs dans le pays et ceux de la diaspora ?

Certains réalisateurs de la diaspora pourraient travailler avec les fonds d’aides de leur pays de résidence, mais je crois qu’ils ont perdu leur créativité. Ils pensent seulement à faire des films sur les réfugiés, sans les connaître vraiment. Et ils n’essayent pas non plus de découvrir suffisamment les gens de leur pays d’accueil et de se mélanger à eux. Ils choisissent alors la voie la plus facile, celle de se connecter aux autres Afghans autour d’eux, de les interviewer, de les filmer parlant de leur vie en Afghanistan et à l’étranger. Ce n’est pas ce que j’appelle faire un film : c’est seulement une vaine tentative de briguer le titre de réalisateur. Je sais que c’est très dur de trouver un équilibre entre sa vie personnelle et son métier de réalisateur et je comprends parfaitement pourquoi tant de personnes et tant de cinéastes quittent le pays. Ils avaient peur et moi aussi j’ai peur. Je ne dis pas que je suis super courageuse de rester ou que rester dans le pays est la meilleure solution. Je connais la peur, je connais ce sentiment et je lutte avec chaque jour de ma vie : lorsque je marche dans les rues de Kaboul, lorsque je suis chez moi, lorsque j’écoute les informations, lorsque j’entends une explosion, lorsque j’entends les gens parler de leur quotidien, lorsque je vois tout le monde partir parce qu’ils ne voient aucun avenir pour eux ici. Je deviens folle de rage quand j’entends des politiciens étrangers parler de l’Afghanistan et dire que certaines zones, comme Kaboul, sont sécurisées. J’ai envie de passer à travers l’écran de la télévision et de leur mettre mon poing dans la figure. Je déteste ne pas pouvoir marcher à Kaboul, faire du vélo, nager, courir, m’asseoir seule dans un café, ne pas pouvoir m’habiller comme je veux. Je ne peux quasiment rien faire, juste faire semblant d’être comme tout le monde, faire semblant de n’avoir rien dans la tête. J’ignore ce qui est le mieux : vivre avec toutes ces peurs en Afghanistan ou vivre ailleurs en sécurité mais vide et perdue ? J’ignore sans doute beaucoup de choses, mais je sais qu’au moins j’ai un but : je veux faire des films. Le mieux pour moi et pour mon travail est de vivre à Kaboul. Cette décision m’appartient.

Quant aux réalisateurs en Afghanistan, j’en ai déjà parlé dans la 1ère question. Franchement je pense qu’ils devraient se bouger. Personne ne va leur donner une mallette pleine de fric pour faire leur film. Je n’ai aucune sympathie pour eux. Ils sont les seuls à pouvoir s’aider eux-mêmes. Ils devraient se battre pour obtenir ce qu’ils veulent, et s’ils veulent réaliser des films, ils devraient commencer par prendre ce métier au sérieux.

 

Quelle est ta situation, en tant que cinéaste, de jeune femme cinéaste, dans le contexte national et international ?

Parfois, je trouve mon statut très bizarre : je suis une réalisatrice afghane vivant en Afghanistan et pour certains fonds internationaux je ne suis pas éligible car je ne suis pas citoyenne d’un pays spécifique ou parce que je n’ai pas de passeport européen. Pour les fonds internationaux d’aide aux pays en voie de développement je ne suis pas éligible car je ne tourne pas en Afghanistan… Je me dis « Vraiment ? Ce n’est pas possible ! ». Je suis un peu dégoûtée de tous ces critères et ces règles qui créent autant d’obstacles et de catégories au financement d’un projet. J’ai l’impression d’être une exception avec ma condition. J’adorerais tourner en Afghanistan ! Mais comment le pourrais-je ?! Mon équipe est internationale, je ne peux garantir sa sécurité. Aucun Afghan ne travaille avec moi. Je dois faire le casting en Afghanistan, emmener tout le monde dans un autre pays et y recréer le moindre détail. Je viens du « Cinéma-vérité », vous pouvez imaginer à quel point c’est difficile pour moi de travailler dans des conditions aussi artificielles.

Au milieu des cinéastes afghans, j’ai l’impression d’être un outsider. Je suis complètement invisible. Je m’intéresse à un cinéma dont ils n’ont même jamais entendu parler. Je n’ai aucun point commun avec eux. Ils ne me prennent pas au sérieux, mais je m’en fiche. Je suis jeune, je suis une femme et je viens d’une minorité, dans laquelle l’ethnie et la religion priment. Je me fiche vraiment qu’ils m’ignorent, je suis là où je dois être.

 

Rétrospectivement quel est l’apport des Ateliers Varan à Kaboul ? Quelles en sont les traces, les répercussions ? Quelle est l’influence du documentaire sur ton propre travail ?

Je trouve que les Ateliers Varan ont fait un beau travail pour le cinéma afghan, c’est là que j’ai fait mes débuts de réalisatrice et ça a beaucoup influencé ma façon de filmer. Mon cinéma passe énormément par l’observation et tente de décrire les gens et leur vie, tels qu’ils sont, sans étiquettes. J’apprécie vraiment de pouvoir faire un film sans distinction, entre fiction et documentaire. Pour « Wolf and sheep », j’avais un scénario de 100 pages, que je n’ai plus du tout regardé pendant le tournage ; j’ai travaillé avec des non-professionnels, des enfants et des animaux. J’ai recréé un village afghan entier, en utilisant des accessoires et des costumes réels, pas de maquillages ni d’éclairages.

 

A ton avis, pourquoi l’Atelier Varan Kaboul s’est-il dispersé ?

A la mort de Séverin, nous avons perdu un professeur mais surtout un leader. Je pense que l’Atelier Varan Kaboul était sur la bonne voie, beaucoup de jeunes y ont appris tellement de choses et beaucoup auraient pu y apprendre encore davantage si l’atelier avait perduré. Après la mort de Séverin, tous les stagiaires se sentaient complètement perdus, ils ont essayé de continuer mais il n’y avait plus de leader. Chacun voulait être le chef mais sans en prendre les responsabilités. Chacun roulait pour soi et il n’y avait plus d’objectif commun. Les stagiaires de Varan ont perdu leur passion, leur loyauté, leur intérêt et le but que Varan leur avait apporté.

Je ne vois aucun effort de la part de mes anciens camarades de stage, ou parmi ceux avec qui j’ai étudié avant de faire Varan. Je vois beaucoup de paresse, de désintérêt et un manque de passion pour faire un bon film. Je suis en colère, tout le monde a déserté et je me retrouve toute seule. Peut-être suis-je trop utopiste, mais pourquoi pas ? Pourquoi ne pas avoir un rêve quand la réalité est si dure et si laide ? Pourquoi pas ?

 

Quel avenir et quelle nécessité dans la situation présente pour une coopération, pour des formations de ce genre ?

Je pense qu’il devrait y avoir un programme de formation pour des producteurs, spécifiquement pour le cinéma. Quelqu’un qui connaîtrait bien la société afghane et qui aurait les connaissances et l’intelligence pourrait aider un(e) cinéaste à faire son film.

Je pense aussi que la langue joue un grand rôle. Les cinéastes doivent être capables de communiquer avec les financeurs, les producteurs et les autres cinéastes. Je ne crois pas aux ateliers à court terme organisés par les ambassades, pour moi c’est seulement de l’argent jeté par les fenêtres. Nous avons besoin d’un atelier plus sérieux comme Varan, qui continue de veiller sur les stagiaires sur la durée, même après la formation, pour leur donner un coup de main si besoin. Je sais que ça nécessite un investissement à long terme, regardez combien de stagiaires formés par Varan à Kaboul continuent à faire des films maintenant ! Je crois qu’un vrai changement demande beaucoup de temps et que de jeunes talents fleuriront les uns après les autres. Ils ont besoin d’un sérieux coup de main pour sortir de l’obscurité.

 

Comment vois-tu ton avenir, quels sont tes projets, tes souhaits ?

Mes souhaits ? J’ai une longue « Liste de vœux » et j’ai même une plus longue « Liste de choses à faire » pour réaliser mes voeux. Je veux continuer à faire des films, à faire des films comme je l’entends, peu importe combien il sera difficile de les financer, peu importe si les gens n’aiment pas mes idées ou pensent qu’il y a plus important à raconter. J’ai l’impression de n’être pas seulement une cinéaste mais aussi un soldat, en lutte pour chaque chose que je désire. Oui, je suis une rêveuse, je vis dans ma tête, mais j’aime ça. J’ai l’impression de n’avoir aucune limite, je me sens tellement forte, je sens que je pourrais faire tout ce que je veux. Je veux combattre pour moi-même, être une voix pour les gens dont je raconte et partage les histoires. Je me promets de travailler plus dur, avec plus d’amour et de respect pour mon travail. Je vais travailler sans relâche à l’écriture de mon prochain film, je dois ça à Séverin, je sens que j’ai à franchir encore beaucoup d’étapes pour avancer. Je veux raconter l’histoire cachée de l’Afghanistan, je veux montrer aux gens ma vision de ce pays, une image vraie, authentique et réelle de l’Afghanistan.

Pour l’instant, je travaille à mon prochain film “L’Orphelinat”. J’en suis à la deuxième version du scénario et le projet est déjà sélectionné pour le Framework-Torino Film Lab de cette année. L’histoire s’inspire du journal intime de mon meilleur ami, Anwar Hashimi. Quand j’ai lu les 800 pages de son journal, je ne pouvais plus m’arrêter de pleurer. Je sens que JE DOIS faire connaître cette histoire au monde entier. J’ai tant de chance d’être proche de lui et d’avoir accès à ses cahiers. Mon but est de finir le scénario, de choisir les acteurs à Kaboul et de les emmener dans un autre pays pour le tournage. “Wolf and sheep” a été entièrement tourné en extérieur, “L’Orphelinat” sera, à l’inverse, entièrement tourné en intérieur, en huis clos.

 

 

affiche wolf and sheepLE FILM //

« Wolf and Sheep » de Shahrbanoo Sadat, Afghanistan, fiction, 2016, 84 mn

Synopsis :

Dans une région éloignée d’Afghanistan, les gens croient dur comme fer aux histoires qu’ils inventent pour expliquer les mystères du monde. La montagne appartient aux enfants bergers. Bien que les adultes ne les surveillent pas, ils suivent les règles, la principale étant que garçons et filles ne doivent pas être ensemble. Les garçons s’entraînent à la fronde avec l’espoir d’effrayer les loups, les filles fument en secret et jouent à se marier. Elles se moquent et tiennent à l’écart Sediqa, 11 ans, qu’elles tiennent pour maudite. Qodrat, 11 ans, devient lui aussi le sujet des commérages quand sa mère se remarie avec un homme âgé qui a déjà deux épouses. Et un jour, il rencontre Sediqa…

 

 

Bande-annonce :
https://www.youtube.com/watch?v=Iz0aCZJha9w&feature=youtu.be

Site du film :
http://wolfandsheepfilm.com/

Site de la Quinzaine :
http://www.quinzaine-realisateurs.com/qz_film/wolf-and-sheep/

 L’Art Cinema Award de la CICAE :

« Nous décidons de récompenser le film le plus courageux et réellement innovant de la sélection. Cette belle aventure nous donne l’opportunité de découvrir un film hybride, qui emprunte la douceur des contes de fées, le mystère du fantastique, les portraits touchants du cinéma du réel, l’inspiration des rêves et les traditions d’une culture unique, dans des paysages calmes et éblouissants, juste avant le chaos et la guerre. La jeune et talentueuse réalisatrice nous surprend par les performances spontanées et convaincantes de ces gamins joyeux et de ces sympathiques bestiaux. Avec ce prix, nous souhaitons encourager les producteurs européens, les investisseurs et les décideurs à croire en ces réalisateurs prometteurs, venant de pays si peu représentés dans le cinéma. L’Art Cinema Award de la CICAE revient à Mme Shahrbanoo Sadat d’Afghanistan pour son puissant WOLF AND SHEEP. »
>> Plus d’infos

 

 

 

shahrLA REALISATRICE //

Biographie :

Née à Téhéran en 1990, Shahrbanoo Sadat est une jeune scénariste, réalisatrice et productrice afghane, vivant aujourd’hui à Kaboul. En 2009, elle se forme au cinéma documentaire avec les Ateliers Varan à Kaboul, où elle réalise son tout premier court-métrage documentaire « A Smile for life ». Puis, elle étudie le cinéma à l’Université de Kaboul et travaille comme productrice pour Tolo TV.

Elle réalise son premier court-métrage de fiction « Vice Versa One », sélectionné à la Quinzaine des Réalisateurs de Cannes en 2011. Elle co-réalise ensuite un projet hybride « Not At Home », sélectionné au IFFR – Festival international du film de Rotterdam 2014.

En 2013, elle crée sa propre société de production, « Wolf Pictures » à Kaboul, avec laquelle elle produit et réalise son premier long-métrage de fiction « Wolf and Sheep« , dont elle avait développé le projet à la Cinéfondation, la résidence du Festival de Cannes, en 2010. Elle avait alors 20 ans et était le plus jeune auteur jamais sélectionné dans cette résidence.

 

Blog de la réalisatrice :
https://medium.com/@shahrbanoosadat/they-believed-people-who-wore-glasses-were-blind-so-for-seven-years-i-couldnt-see-54aaaa26e93a#.ljpkk3124

Interview de Shahrbanoo à la Quinzaine :
https://www.youtube.com/watch?v=X3gzvtgKMe4

 

 

 

WOLF-AND-SHEEP9PRESSE //

FRANCE CULTURE
http://www.franceculture.fr/emissions/la-grande-table-1ere-partie/la-grande-table-1ere-partie-mercredi-18-mai-2016

LE MONDE :
http://www.lemonde.fr/festival-de-cannes/article/2016/05/18/wolf-and-sheep-au-c-ur-d-une-communaute-de-bergers-en-afghanistan_4921208_766360.html

WOLF-AND-SHEEP-credit-VirgiLIBERATION :
http://next.liberation.fr/cinema/2016/05/17/wolf-and-sheep-crus-afghans_1453249

L’EXPRESS :
http://www.lexpress.fr/actualites/1/culture/de-son-village-aux-lumieres-de-cannes-une-jeune-afghane-au-regard-singulier_1793132.html